Archives

Bis repetita

12 bis rue des pinsons.
Les numéros en bis ou ter c’est la bête noire du médecin remplaçant. Cela signifie que l’on va tourner en rond, que la maison en question est planquée dans un recoin d’impasse ; derrière deux fourrés, et de manière complètement illogique, entre les numéros 22 et 24 et saint GPS, ça, il ne connaît pas et il répète à tue-tête : « Vous êtes arrivé ! Vous êtes arrivé ! ».
Alors on baisse sa vitre, on interpelle un autochtone qui habite visiblement dans le coin depuis, à peu près toujours –d’ailleurs il y promène son chien- mais évidemment, il ne connaît pas. De toute façon, il n’a même pas écouté.
Alors, on interroge sainte Pomme (version 3GS) pour qu’elle nous trouve le numéro de téléphone de l’intéressée. Sainte Pomme ne nous laisse jamais tomber, nous délivre l’information capitale et appelle même l’intéressée :

«Allooooooo ? »
« Oui-bonjour-c’est-le-Dr-Redsparrow- la-remplaçante-du-Dr-Mimosa-oui- je …
« ALLLLlllllllllllooooooooOOOO ? »
« C’EST LA REMPLACANTE DU DR MIMOSA, JE CHERCHEUH VOTRE MAISON !! »
« AAAAaaah, bah, euh … les volets sont blancs ! … et euh la boîte aux lettres est bleue»

Ok, merci pour l’information capitale, ça devrait aider.

Au bout de vingt minutes à tourner en rond, on finit par trouver le fameux numéro 12 bis.
On sonne, on re-sonne parce qu’on a déjà perdu du temps et on aimerait le rattraper ce précieux temps. La sonnette se met à jouer un air irritant pendant quarante cinq secondes. Une marche à trois pieds, plutôt sept pieds si en plus de la canne de la dame on compte les quatre pattes de son chien frétillant, se fait entendre de manière de plus en précise.
Après le cliquetis de déverrouillage d’au moins cinq verrous, la porte s’entrebâille, juste de quoi laisser passer une paire d’yeux démesurément rendus globuleux par une paire de lunettes à double foyer et une truffe de chien au ras du sol.
On se présente en parlant un peu fort, de peur de se voir claquer la porte au nez alors que l’on est sur le point de découvrir le saint Graal :
« C’est le docteur ! »
Le visage qui affichait un air méfiant se détend, le tout, ponctué d’un :
« AAAhhh !! » puis d’un «OOOh !! ».

Le « AAAhhh ! ! » a toujours une signification positive : « c’est le docteur, il va soulager mes maux, je vais pouvoir lui montrer mon petit bobo »
Le «OOOh !! » est beaucoup plus pessimiste et sa signification plus large peut vouloir dire :
- « C’est pas mon docteur habituel »
- « Il est bien jeune ce docteur là »
- « Il va pas savoir me soigner »
- « On m’a pas prévenu »
- « Il va me faire payer »
- « Aïe ! mon dos »
Ou, parfois, tout cela à la fois.

On arrive à entrer, à se frayer un chemin, la sacoche en avant pour éviter que Rocky, le chien long comme trois pommes de 4,2 kg ne viennent ruiner notre pantalon en y collant ses pattes dès le début de la journée.
« Kwaïï Kwaïi »
« Rocky ! Tais toi ! »

On entre dans la pièce principale, la table et les six chaises en bois y trônent au beau milieu. La table est recouverte d’un tas de boîtes de médicaments, pour certains rangés dans une boite tupperware déconfite, de vieilles ordonnances, de courriers et de miettes de pain. La télévision est à fond : « ZERO BLABLA… ZERO TRACAS … ».
On reste quelques secondes hypnotisé par la décoration surannée : les fleurs du papier peint, les fleurs en plastique qui prennent la poussière dans leur vase kitsch, les fleurs de la toile cirée, les assiettes « Souvenirs de Quimper » accrochées au mur, les photos de mariage des enfants, les photos des petits enfants en communiants. En quelques secondes, on parcourt la vie entière de l’intéressée. C’est toujours étrange et fascinant d’entrer dans l’intimité des patients.
Au moment de l’examen clinique, le brassard à tension au bras de l’intéressée, le téléphone, invariablement se met à sonner. Elle part décrocher, nous contraignant à la suivre comme Rocky avec son collier et sa laisse.
« Oui ? Oui ! le Dr est là ! Oui Oui ! »
En même temps, l’horloge à coucou se met à sonner pour nous rappeler, à nouveau, que le temps file :
«15/8»
«Bah c’est normal, je vous ai attendu longtemps, ça m’a énervée !»

Vient ensuite le cérémonial du compte des médicaments. Quand on a de la chance, l’intéressée ne nous retourne pas le tupperware plein de médicaments sur l’ordonnancier mais prend méticuleusement chaque boites une à une, nous dictant le nom de chaque médicament en veillant à bien écorcher chaque appellation et son millésime :

« Piacletsine 300 : un par jour, une boite »
« Lévorythox 75 : un par jour, une boite ah et çuilà, j’ veux pas du générique ! »
« Kadergic 75 : un par jour, une boite » …

Et on recopie, un peu bêtement, comme un enfant au cours préparatoire. On se retient parfois pour ne pas tirer la langue en prenant un air appliqué tant la situation peut être infantilisante.

On demande ensuite poliment la carte vitale et on s’entend répondre : « Je suis à 100% » qui sous-entend : « Je ne paye pas ».

On range ses affaires en prenant congé; on manque d’oublier son tampon encreur.
On nous décroche finalement un sourire sincère : « C’est vous qui allez remplacer le Dr Mimosa maintenant ? »
On nous serre la main chaleureusement, on repart en évitant soigneusement Rocky qui nous a déjà adopté. On se réinstalle au volant de la voiture. L’intéressée et Rocky sont toujours sur le pas de la porte et nous saluent de loin.

8 réponses à to “Bis repetita”

  • PerrucheG:

    Bravo, c’est tellement ça! ;)

  • Alice Redsparrow:

    Merci !

  • A côté de la table en bois, il y a aussi le buffet vaisselier, en général…

    Ce matin j’ai eu un inédit en terme de déco : montés sur une paire de pattes de canard, équipés d’un remontoir mécanique… une paire de nichons et un phallus coiffé d’une capote! Top classe, quand même…

  • kitsuki doud:

    tout a fait ça!
    La version alternative, c’est la cité nouvelle, ou la rue n’existe pas encore dans le GPS. Pour trouver, sainte Pomme aussi (et sainte patience!).
    L’ascenseur est toujours en panne et le patient est toujours au 6e sans ascenseur (ou bien il est en panne), et on se demande rapidement (2e ou 3e etage) a ce moment pourquoi on a mis tant de truc dans la sacoche!

    • Alice Redsparrow:

      C’est vrai que j’ai pas mal hésité avec une version « chasse au trésor »: 243 bis rue des glaïeuls, 12 résidence les tulipes, bâtiment les renoncules, entrée C, escalier pair, 5 ème étage, appartement 508 suivi d’un jeu de piste pour retrouver une vieille ordonnance pour savoir ce que c’est que le petit cachet rond et blanc pris au p’tit déj !

  • J’ai fait mes études à Marseille. Puis 2 ans dans les services d’urgence et réa des environs. Puis médecin pendant mon service militaire, 2 ans, à Berlin. Puis médecin généraliste, propharmacien, médecin commandant des pompiers pendant 20 ans. N’exerçant plus, j’en retiens un amour de ce métier et une détestation totale des conditions d’exercice, surtout l’acharnement bureaucratique à faire dévisser les cabinets libéraux.
    Je témoignage dans un livre « Médecin quand reviendras tu? », car j’en ai encore un peu « gros sur la patate » comme on dit à Marseille!

  • Mouais, ben les bis et ter, finalement, je les envierais presque! Dans mes ptites adresses, j’ai parfois : « Mme Vieuxtruc , la forêt, 55555 Machinville »
    OK. Donc on part dans le lieu dit « la forêt ». Le lieu dit en question s’étend sur une route d’environ 10 kilomètres en campagne. No problem. Y’a pas de nom sur les boîtes aux lettres. No problem. Quand tu essaies d’appeler, y’a pas de réseau. No problem. Personne dans le coin, tu es seule. No problem. Tu arrives avec une heure de retard, tu te fais engueuler, et tu sais très bien que tu vas traîner ton heure de retard toute la journée! Pfff :-(

  • acudoc49:

    Mon tampon encreur est resté plus d’une fois sur la nappe à fleurs…

Laisser un commentaire

Get Adobe Flash playerPlugin by wpburn.com wordpress themes