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La pirouette de l’acrobate

Il se tient devant moi, Homo Brutalicus, la pupille dilatée du poisson mort, campé sur ses deux jambes, chapeauté de vert. Je lui dis bonjour; il ne répond pas. Il fixe mon ventre. Il n’est venu que pour ça. A quoi bon se soumettre à de futiles politesses ? Aujourd’hui, c’est lui l’expert. PetitChef lui explique en langage codé ce qu’il doit faire en décrivant un arc de cercle avec la sonde d’échographie. Ce langage codé, je le connais et le comprends mais personne ne le soupçonne : c’est la première fois qu’il va effectuer une pirouette d’acrobate.


On nous conditionne à toujours tout remettre bien droit, bien en ordre : un cadre bancal, impossible de se retenir pour ne pas, d’une pichenette, l’aligner, bien parallèle aux murs adjacents. Un fil de vêtement qui dépasse, il y a toujours une personne pour vous courir après armée d’une paire de ciseaux; un cheveu sur l’épaule, un individu bien intentionné pour vous le retirer. On mesure même l’état de l’ordre de la matière avec de belles formules pour savoir si un atome anarchiste n’aurait pas l’idée farfelue d’aller vivre sa propre vie. Mon petit acrobate, c’est cet atome, il n’est pas bien droit, positionné, là où il devrait être. On DOIT le remettre en place. C’est comme ça; c’est dans l’ordre des choses.


Homo Brutalicus s’approche de moi, sans un mot. De toutes façons, un ventre, ça ne parle pas. Il pose ses mains et s’appuie de toutes ses forces sur mon abdomen. La douleur me coupe la respiration. Il me broie les chairs. J’ai l’impression qu’il essaye d’arracher le petit acrobate de sa bulle. Je reprends ma respiration et explose en sanglots. Je ne me reconnais pas dans ces larmes, moi, qui intériorise tout trop. Il continue. Il veut y arriver. C’est PetitChef qui l’arrête devant mes larmes. Je le laisse reprendre pour que tout se termine plus vite mais c’est encore pire. Au milieu de l’aréopage rose-vert-bleu, une voix aimable me conseille de respirer calmement. Ce n’est pas celle d’Homo Brutalicus qui doit être devenu sourd et muet au bout de quelques années d’études. PetitChef l’arrête à nouveau et me propose d’essayer une dernière fois. PetitChef tente d’amadouer l’acrobate mais je ne supporte plus que l’on nous touche.


Homo Brutalicus s’est évaporé depuis un moment, bouffé de frustrations d’avoir échoué. Je ne l’ai pas vu, ni entendu partir. Il n’a pas réussi la pirouette de l’acrobate. Il n’offrira pas les petits pains au chocolat et les croissants tout chauds à l’équipe demain à 7h30. Je le déteste. Je me hais encore plus d’avoir voulu remettre l’acrobate bien en place. Je l’ai vu, je l’ai senti bien, à l’aise comme il était dans sa petite piscine.


Est ce qu’un jour, dans ma vie professionnelle, j’ai été aussi mauvaise, aussi peu empathique ? Si un jour c’est le cas, j’espère que le patient face à moi osera me cracher sa colère comme j’aurais voulu le faire cette fois là.

8 réponses à to “La pirouette de l’acrobate”

  • Alors comme ça, ton petit acrobate est une graine de rebelle?
    Tu sais, ça arrive à des gens très bien : ma fille aînée, par exemple. Elle qui était tête en bas depuis un moment, je l’ai sentie se retourner la veille de l’écho du 8e mois. La tête calée sous mes côtes, à gauche, et les pieds douillettement posés sur mon foie… et les fesses sur la sortie, quelle idée!
    Comme toi bien conditionnée, je suis allée au rendez-vous de version qu’on m’avait fixé. J’était morte d’angoisse, à cause d’un vieux souvenir de stage. Mais j’y suis allée quand même.
    Par chance, travaillant à la maternité, j’avais pu choisir mon jour et l’obstétricien qui ferait la version. Pas très causant, mais très loin de l’Homo Brutalicus que tu décris ; et surtout, d’après les sages-femmes, celui qui réussissait le mieux les versions.
    Seulement voilà, ma petite rebelle n’avait pas l’intention de se laisser manipuler si facilement; malgré l’insistance de l’obstétricien – c’était douloureux, mais pas brutal – elle n’a pas bougé d’un pouce.
    Tête bien fléchie, siège décomplété, bassin large à la pelvimétrie : il a été décidé de la laisser arriver dans le sens qui l’arrangeait.
    L’accouchement s’est déroulé vite et bien, comme dans les livres quand les naissances en siège se font sans problème. L’obstétricien de garde était présent dans la salle de naissance, mais a su faire confiance à la sage-femme, à ma fille, et à moi, et nous a fichu la paix.
    Je garde un merveilleux souvenir de cette naissance, de ce moment incroyable où nous avons vu paraître et monter les fesses et le dos de mon bébé (« on dirait un ptit poulet », a dit mon mari!)… et aujourd’hui ma fille de presque 5 ans adore qu’on lui raconte comment elle est née les fesses les premières et a fait pipi sur la sage-femme!

    Je vous souhaite, à toi et ton petit acrobate, une très belle naissance, quel que soit le sens de l’atterrissage…

  • Désolée pour toi et désolée pour l’acrobate.
    J’espère que tu vas lui faire un petit mot à l’homo brutalicus. Ayons la naïveté d’espérer que ceux qui se comportent ainsi ne mesurent pas l’impact de leur attitude ; sont centrés sur leur personne et leur apprentissage. Mais s’ils n’apprennent pas à prendre soin de l’autre pendant leurs études, quand le découvriront-ils ?

  • Jasamod:

    Quelle expérience… Je croyais que l’époque d’Homo Brutalicus à l’hôpital était révolue, mais je vois qu’il n’en est rien… En tout cas tu as eu la bonne réaction, et le témoignage de Souristine devrait te donner du courage. Bonne fin de grossesse, et bon atterrissage pour ton petit acrobate!

  • Alice Redsparrow:

    Merci pour vos messages et ton témoignagne Souristine :) .
    Je crois que cette expérience sera très vite oubliée ;) .
    Le plus important est, je pense, qu’il en reste quelque chose de positif sur le savoir être avec les patients.

  • Question bête : il n’existe pas de méthode plus douce?
    Amélie s’est retournée assez tard elle aussi (et puis elle est née en retard) mais on ne m’a jamais parlé de cette méthode. Bon, je croise les doigts (pour toi comme pour moi hein!), may the force be with you!

  • Je suis triste en te lisant. Triste que ça se soit passé comme ça pour toi et ton bébé. Triste qu’il existe des gens comme ça.
    Je te souhaite que ta grossesse se termine plus doucement.
    Bonne continuation

  • Je sais que c’est un peu tard, mais pour la méthode plus douce, je conseille l’acupuncture…
    Je crois que comme toi (et c’est plus facile pour les filles parce qu’elles y passent souvent), chaque interne ou jeune médecin devrait être hospitalisé et passer un examen tiré au sort : qui un TV, qui une fibro…
    Sérieusement, non, je ne le crois pas, ce serait barbare. Mais ça nous rend plus proche de la réalité une fois qu’on a testé.
    On finit par tellement banaliser les choses…

  • acudoc49:

    Je confirme pour l’acupuncture. C’est une méthode peu douloureuse (une petite aiguille sur le petit orteil), plus efficace que la version manuelle. Ca nécessite 3 séances à une semaine d’intervalle, pas trop tôt ni trop tard dans la grossesse. L’idéal est de débuter dès que le diagnostic de siège est posé (comme çà si échec, il est toujours temps de faire une version manuelle). Une autre méthode existe, sans aiguille : les moxas. On chauffe un certain point au 5eme orteil, 1 fois par jour pendant 7j, la patiente peut le faire elle même après apprentissage. Voir la page 87 de ce mémoire très complet : http://www.gera.fr/Downloads/Formation_Medicale/Gyneco_obstetrique/moudens-147703.pdf

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