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La pirouette de l’acrobate
On nous conditionne à toujours tout remettre bien droit, bien en ordre : un cadre bancal, impossible de se retenir pour ne pas, d’une pichenette, l’aligner, bien parallèle aux murs adjacents. Un fil de vêtement qui dépasse, il y a toujours une personne pour vous courir après armée d’une paire de ciseaux; un cheveu sur l’épaule, un individu bien intentionné pour vous le retirer. On mesure même l’état de l’ordre de la matière avec de belles formules pour savoir si un atome anarchiste n’aurait pas l’idée farfelue d’aller vivre sa propre vie. Mon petit acrobate, c’est cet atome, il n’est pas bien droit, positionné, là où il devrait être. On DOIT le remettre en place. C’est comme ça; c’est dans l’ordre des choses.
Homo Brutalicus s’approche de moi, sans un mot. De toutes façons, un ventre, ça ne parle pas. Il pose ses mains et s’appuie de toutes ses forces sur mon abdomen. La douleur me coupe la respiration. Il me broie les chairs. J’ai l’impression qu’il essaye d’arracher le petit acrobate de sa bulle. Je reprends ma respiration et explose en sanglots. Je ne me reconnais pas dans ces larmes, moi, qui intériorise
Homo Brutalicus s’est évaporé depuis un moment, bouffé de frustrations d’avoir échoué. Je ne l’ai pas vu, ni entendu partir. Il n’a pas réussi la pirouette de l’acrobate. Il n’offrira pas les petits pains au chocolat et les croissants tout chauds à l’équipe demain à 7h30. Je le déteste. Je me hais encore plus d’avoir voulu remettre l’acrobate bien en place. Je l’ai vu, je l’ai senti bien, à l’aise comme il était dans sa petite piscine.
Est ce qu’un jour, dans ma vie professionnelle, j’ai été aussi mauvaise, aussi peu empathique ? Si un jour c’est le cas, j’espère que le patient face à moi osera me cracher sa colère comme j’aurais voulu le faire cette fois là.
Alice, de l’autre côté du miroir …
Je me souviens de cette phrase entendue au cours de ma première année de médecine: on constate qu’en quelques années, le jeune externe qui se positionne initialement du côté du patient (écoute, empathie, …) change d’attitude et s’identifie de moins en moins à celui-ci lorsque débute son internat (« du FORLAX pour la 12 s’il te plaît »). Le patient se résume ainsi à un symptôme ou un diagnostic : « la colique néphrétique du 1″, « la petite bronchiolite du 12″…
Mouais, c’est pas joli joli; pourtant, on l’a tous fait.
A l’inverse, il semble que l’on oublie souvent aussi qu’un médecin ne l’est pas à 200 % de son temps (150 % seulement …) c’est à dire n’est pas une machine à soigner ou un stéthoscope ambulant.
En témoignent ces petits moments du quotidien:
- Quand on vous présente une personne pour la première fois, qu’elle a déjà entendu parlé de vous et de votre profession et qu’elle vous relate tous ses antécédents médico-chirurgico-myco-gynéco-proctologiques … parce que vous êtes médecin et que vous pouvez tout entendre …
- Quand un couple de pique assiettes débarquent chez vous au cours de votre seul et unique week end de deux jours du semestre: « Ah mais demande-lui pour ton problème d’oeil, ça t’évitera de payer une consultation ! »
- Quand le poseur de fenêtres de K par K apprend quel est votre métier: « J’ai des tâches violettes des fois sur les mains, c’est quoi ? J’en profite, c’est pas souvent qu’on peut avoir une consultation gratuite ! »
Ben tiens …
C’est au cours de ces moments là que je me retiens d’un cynique: « Aujourd’hui, je ne travaille pas, je ne réanime pas »
Bref, un jour, je me suis retrouvée de l’autre côté du miroir: je suis devenue patiente.
Ça faisait un moment que je repoussais une intervention chirurgicale jusqu’au moment où j’ai dû accepter l’idée d’être alitée, perfusée, dépendante d’une sonnette sur laquelle appuyer pour avoir le droit d’aller vider ma vessie.
Le jour J arrivé, ou plutôt la veille du jour J, je suis donc convoquée à 14h pétantes pour occuper une chambre et y regarder les mouches voler jusque 17h. A 17h donc, entrent deux bipèdes: une infirmière accompagnée de l’interne de médecine générale. Passés en revue mes trois antécédents et demi, on me demande si j’ai des questions. « Non ». En même temps, j’ai déjà toutes les réponses qui m’intéressent.
J’oubliais à ce stade que je n’ai pas voulu préciser quel était mon métier. Je sais quelle fébrilité cela crée à chaque fois qu’un médecin est hospitalisé. Je me souviens d’ailleurs d’avoir examiné un médecin retraité-Alzheimer débutant quand j’étais jeune externe et qu’il se gaussait littéralement de se voir examiner de A à Z pour des troubles de la mémoire. (En même temps, j’étais en stage dans un service hyper spécialisé dans lequel on cherchait un Kallman de Morsier chez tout prépubère présentant une rhino).
C’est au tour de l’interne d’anesthésie de débarquer:
- « Demain, on va vous mettre un grOOooos tuyau dans la bouche ! Vous avez des questions ? »
- « Vous parlez toujours à vos patients comme si ils étaient débiles ? » « Euh … non ! »
Enfin, c’est au tour de l’aide soignante qui vient me prendre ma tension… avec un brassard pour obèse… je pèse 47kg … Au bout de trois tentatives de prise de tension -mon bras est bleu- :
- « 7,5/5, Ouuuuh ! Vous avez une petite tension ! » Oui et je suis toujours debout, bizarre…
- « Vous allez pouvoir prendre votre douche à la bétadine » Euh, il est 18H30 là, ça peut peut-être attendre plus tard.
18h55, c’est l’heure de la pitance, du repas: le fameux hamburger de l’hôpital: un steack semelle reconstitué nageant dans son jus- pas de bol, je n’aime pas le boeuf- et deux biscottes aussi, délicatement jetées depuis la porte de la chambre par l’agent hospitalier. Je vais me chercher un truc mangeable au distributeur repéré au niveau -1. C’est mal, m’en fous d’abord, je le droit de faire n’importe quoi, , chuis patiente !
20h: l’aide soignante revient: « Vous n’avez pas encore pas pris votre douche !! » Ben non, en même temps, je ne suis pas en colonie ou en pensionnat pour qu’on m’envoie à la douche et j’ai toute la soirée pour me parfumer à la bétadine. Après, j’aurai le droit à ma cuillère d’huile de foie de morue ? Ça confirme quelque peu mes préjugés selon lesquelles certain(e)s infirmièr(e)s/aides soignant(e)s aiment s’occuper de personnes alitées et donc, aussi, un peu asservies. (patapé)
Comme je suis sympa et que je n’ai pas grand chose d’autre à faire, je me résous à prendre cette fichue douche. Je vais chercher ma bouteille de gel douche iodé au niveau du poste soignant. Je réclame poliment mon bien. L’aide soignante est en train de taper des sms sur son portable et ne relève pas la tête: « Jeanine, tu peux t’en occuper steuplê ! ».
La douche est un grand moment de bonheur. Je me concentre pour ignorer que le siphon est bouché et qu’entre mes pieds nagent les cheveux/poils/phanères des patients précédents.
Le jour J arrivé, j’ai droit à ma prémédication qui me fait plus halluciner que m’anxiolyser: j’entends les alarmes en salle de réveil et je remarque pour la première fois que ça ressemble à l’air de « Vive le vent ». J’ai l’impression que mon coeur bat tellement fort que ça en soulève la couverture.
Un black out plus tard, je me réveille dans ma chambre où je vois vaguement deux infirmières s’affairer autour de ma perf et du brassard à tension.
- « J’ai le droit de manger quelquechose ? »
- « Non, juste de boire de l’eau et vous aurez un bouillon ce soir »
Ça tombe bien, je suis ligotée des deux bras, je porte un pyjama à rayures et ma bouteille est à l’autre bout de la chambre.
Je vous éviterai le passage, à ma sortie, chez mon nouveau médecin traitant -dégoté au hasard des pages jaunes- qui m’a parlé de sa vie, son oeuvre, qui a préféré un jour arrêter d’être urgentiste car il en avait assez de sauver des vies, qu’il ne m’a même pas pris ma tension pour que je dise « Ouuh 9/6, d’habitude j’ai 12/7 ! »