Médecine générale 2.0
La liste des signataires ainsi qu’une version téléchargeable de ce texte sont situées en fin de billet.
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Les propositions des médecins généralistes blogueurs
pour faire renaître la médecine générale
Comment sauver la médecine générale en France et assurer des soins primaires de qualité répartis sur le territoire ? Chacun semble avoir un avis sur ce sujet, d’autant plus tranché qu’il est éloigné des réalités du terrain.
Nous, médecins généralistes blogueurs, acteurs d’un « monde de la santé 2.0 », nous nous reconnaissons mal dans les positions émanant des diverses structures officielles qui, bien souvent, se contentent de défendre leur pré carré et s’arc-boutent sur les ordres établis.
À l’heure où les discussions concernant l’avenir de la médecine générale font la une des médias, nous avons souhaité prendre position et constituer une force de proposition.
Conscients des enjeux et des impératifs qui sont devant nous, héritages d’erreurs passées, nous ne souhaitons pas nous dérober à nos responsabilités. Pas plus que nous ne souhaitons laisser le monopole de la parole à d’autres.
Notre ambition est de délivrer à nos patients des soins primaires de qualité, dans le respect de l’éthique qui doit guider notre exercice, et au meilleur coût pour les budgets sociaux. Nous souhaitons faire du bon travail, continuer à aimer notre métier, et surtout le faire aimer aux générations futures de médecins pour lui permettre de perdurer.
Nous pensons que c’est possible.
Sortir du modèle centré sur l’hôpital
La réforme de 1958 a lancé l’hôpital universitaire moderne. C’était une bonne chose qui a permis à la médecine française d’atteindre l’excellence, reconnue internationalement.
Pour autant, l’exercice libéral s’est trouvé marginalisé, privé d’enseignants, coupé des étudiants en médecine. En 50 ans, l’idée que l’hôpital doit être le lieu quasi unique de l’enseignement médical s’est ancrée dans les esprits. Les universitaires en poste actuellement n’ont pas connu d’autre environnement.
L’exercice hospitalier et salarié est ainsi devenu une norme, un modèle unique pour les étudiants en médecine, conduisant les nouvelles promotions de diplômés à délaisser de plus en plus un exercice libéral qu’ils n’ont jamais rencontré pendant leurs études.
C’est une profonde anomalie qui explique en grande partie nos difficultés actuelles.
Cet hospitalo-centrisme a eu d’autres conséquences dramatiques :
- Les médecins généralistes (MG) n’étant pas présents à l’hôpital n’ont eu accès que tout récemment et très partiellement à la formation des étudiants destinés à leur succéder.
- Les budgets universitaires dédiés à la MG sont ridicules en regard des effectifs à former.
- Lors des négociations conventionnelles successives depuis 1989, les spécialistes formés à l’hôpital ont obtenu l’accès exclusif aux dépassements d’honoraires créés en 1980, au détriment des généralistes contraints de se contenter d’honoraires conventionnels bloqués.
Pour casser cette dynamique mortifère pour la médecine générale, il nous semble nécessaire de réformer profondément la formation initiale des étudiants en médecine.
Cette réforme aura un double effet :
- Rendre ses lettres de noblesse à la médecine « de ville » et attirer les étudiants vers ce mode d’exercice.
- Apporter des effectifs importants de médecins immédiatement opérationnels dans les zones sous-médicalisées.
Il n’est pas question dans ces propositions de mesures coercitives aussi injustes qu’inapplicables contraignant de jeunes médecins à s’installer dans des secteurs déterminés par une tutelle sanitaire.
Nous faisons l’analyse que toute mesure visant à obliger les jeunes MG à s’installer en zone déficitaire aurait un effet majeur de repoussoir. Elle ne ferait qu’accentuer la désaffection pour la médecine générale, poussant les jeunes générations vers des offres salariées (nombreuses), voire vers un exercice à l’étranger.
C’est au contraire une véritable réflexion sur l’avenir de notre système de santé solidaire que nous souhaitons mener. Il s’agit d’un rattrapage accéléré d’erreurs considérables commises avec la complicité passive de confrères plus âgés, dont certains voudraient désormais en faire payer le prix aux jeunes générations.
Idées-forces
Les idées qui sous-tendent notre proposition sont résumées ci-dessous, elles seront détaillées ensuite.
Elles sont applicables rapidement.
1) Construction par les collectivités locales ou les ARS de 1000 maisons de santé pluridisciplinaires (MSP) qui deviennent aussi des maisons médicales de garde pour la permanence des soins, en étroite collaboration avec les professionnels de santé locaux.
2) Décentralisation universitaire qui rééquilibre la ville par rapport à l’hôpital : les MSP se voient attribuer un statut universitaire et hébergent des externes, des internes et des chefs de clinique. Elles deviennent des MUSt : Maisons Universitaires de Santé qui constituent l’équivalent du CHU pour la médecine de ville.
3) Attractivité de ces MUSt pour les médecins seniors qui acceptent de s’y installer et d’y enseigner : statut d’enseignant universitaire avec rémunération spécifique fondée sur une part salariée majoritaire et une part proportionnelle à l’activité.
4) Création d’un nouveau métier de la santé : « Agent de gestion et d’interfaçage de MUSt » (AGI). Ces agents polyvalents assurent la gestion de la MUSt, les rapports avec les ARS et l’Université, la facturation des actes et les tiers payants. De façon générale, les AGI gèrent toute l’activité administrative liée à la MUSt et à son activité de soin. Ce métier est distinct de celui de la secrétaire médicale de la MUSt.
1) 1000 Maisons Universitaires de Santé
Le chiffre paraît énorme, et pourtant… Dans le cadre d’un appel d’offres national, le coût unitaire d’une MUSt ne dépassera pas le million d’euros (1000 m2. Coût 900 €/m2).
Le foncier sera fourni gratuitement par les communes ou les intercommunalités mises en compétition pour recevoir la MUSt. Il leur sera d’ailleurs demandé en sus de fournir des logements à prix très réduit pour les étudiants en stage dans la MUSt. Certains centres de santé municipaux déficitaires pourront être convertis en MUSt.
Au final, la construction de ces 1000 MUSt ne devrait pas coûter plus cher que la vaccination antigrippale de 2009 ou 5 ans de prescriptions de médicaments (inutiles) contre la maladie d’Alzheimer. C’est donc possible, pour ne pas dire facile.
Une MUSt est appelée à recevoir des médecins généralistes et des paramédicaux. La surface non utilisée par l’activité de soin universitaire peut être louée à d’autres professions de santé qui ne font pas partie administrativement de la MUSt (autres médecins spécialistes, dentiste, laboratoire d’analyse, cabinet de radiologie…). Ces MUSt deviennent de véritables pôles de santé urbains et ruraux.
Le concept de MUSt fait déjà l’objet d’expérimentations, dans le 94 notamment, il n’a donc rien d’utopique.
2) L’université dans la ville
Le personnel médical qui fera fonctionner ces MUSt sera constitué en grande partie d’internes et de médecins en post-internat :
• Des internes en médecine générale pour deux de leurs semestres qu’ils passaient jusqu’ici à l’hôpital. Leur cursus comportera donc en tout 2 semestres en MUSt, 1 semestre chez le praticien et 3 semestres hospitaliers. Ils seront rémunérés par l’ARS, subrogée dans le paiement des honoraires facturés aux patients qui permettront de couvrir une partie de leur rémunération. Le coût global de ces internes pour les ARS sera donc très inférieur à leur coût hospitalier du fait des honoraires perçus.
• De chefs de clinique universitaire de médecine générale (CCUMG), postes à créer en nombre pour rattraper le retard pris sur les autres spécialités. Le plus simple est d’attribuer proportionnellement à la médecine générale autant de postes de CCU ou assimilés qu’aux autres spécialités (un poste pour deux internes), soit un minimum de 3000 postes (1500 postes renouvelés chaque année). La durée de ce clinicat est de deux ans, ce qui garantira la présence d’au moins deux CCUMG par MUSt. Comme les autres chefs de clinique, ces CCUMG sont rémunérés à la fois par l’éducation nationale (part enseignante) et par l’ARS, qui reçoit en retour les honoraires liés aux soins délivrés. Ils bénéficient des mêmes rémunérations moyennes, prérogatives et avantages que les CCU hospitaliers.
Il pourrait être souhaitable que leur revenu comprenne une base salariée majoritaire, mais aussi une part variable dépendant de l’activité (par exemple, 20 % du montant des actes pratiqués) comme cela se pratique dans de nombreux dispensaires avec un impact significatif sur la productivité des consultants.
• Des externes pour leur premier stage de DCEM3, tel que prévu par les textes et non appliqué faute de structure d’accueil. Leur modeste rémunération sera versée par l’ARS. Ils ne peuvent pas facturer d’actes, mais participent à l’activité et à la productivité des internes et des CCUMG.
• De médecins seniors au statut mixte : les MG libéro-universitaires. Ils ont le choix d’être rémunérés par l’ARS, subrogée dans la perception de leurs honoraires (avec une part variable liée à l’activité) ou de fonctionner comme des libéraux exclusifs pour leur activité de soin. Une deuxième rémunération universitaire s’ajoute à la précédente, liée à leur fonction d’encadrement et d’enseignement. Du fait de l’importance de la présence de ces CCUMG pour lutter contre les déserts médicaux, leur rémunération universitaire pourra être financée par des budgets extérieurs à l’éducation nationale ou par des compensations entre ministères.
Au-delà de la nouveauté que représentent les MUSt, il nous paraît nécessaire, sur le long terme, de repenser l’organisation du cursus des études médicales sur un plan géographique en favorisant au maximum la décentralisation hors CHU, aussi bien des stages que des enseignements.
En effet, comment ne pas comprendre qu’un jeune médecin qui a passé une dizaine d’années dans sa ville de faculté et y a construit une vie familiale et amicale ne souhaite pas bien souvent y rester ?
Une telle organisation existe déjà, par exemple, pour les écoles infirmières, garantissant une couverture assez harmonieuse de tout le territoire par cette profession, et les nouvelles technologies permettent d’ores et déjà, de manière simple et peu onéreuse, cette décentralisation pour tous les enseignements théoriques.
3) Incitation plutôt que coercition : des salaires aux enchères
Le choix de la MUSt pour le bref stage de ville obligatoire des DCEM3 se fait par ordre alphabétique avec tirage au sort du premier à choisir, c’est la seule affectation qui présente une composante coercitive.
Le choix de la MUSt pour les chefs de clinique et les internes se pratique sur le principe de l’enchère : au salaire de base égal au SMIC est ajouté une prime annuelle qui sert de régulateur de choix : la prime augmente à partir de zéro jusqu’à ce qu’un(e) candidat(e) se manifeste. Pour les MUSt « difficiles », la prime peut atteindre un montant important, car elle n’est pas limitée. Par rapport à la rémunération actuelle d’un CCU (45 000 €/an), nous faisons le pari que la rémunération globale moyenne n’excédera pas ce montant.
En cas de candidats multiples pour une prime à zéro (et donc une rémunération de base au SMIC pour les MUSt les plus attractives) un tirage au sort départage les candidats.
Ce système un peu complexe présente l’énorme avantage de ne créer aucune frustration puisque chacun choisit son poste en mettant en balance la pénibilité et la rémunération.
De plus, il permet d’avoir la garantie que tous les postes seront pourvus.
Ce n’est jamais que la reproduction du fonctionnement habituel du marché du travail : l’employeur augmente le salaire pour un poste donné jusqu’à trouver un candidat ayant le profil requis et acceptant la rémunération. La différence est qu’il s’agit là de fonctions temporaires (6 mois pour les internes, 2 ans pour les chefs de clinique) justifiant d’intégrer cette rémunération variable sous forme de prime.
Avec un tel dispositif, ce sont 6 000 médecins généralistes qui seront disponibles en permanence dans les zones sous-médicalisées : 3000 CCUMG et 3000 internes de médecine générale.
4) Un nouveau métier de la santé : AGI de MUSt
Les MUSt fonctionnent bien sûr avec une ou deux secrétaires médicales suivant leur effectif médical et paramédical.
Mais la nouveauté que nous proposons est la création d’un nouveau métier : Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt. Il s’agit d’un condensé des fonctions remplies à l’hôpital par les agents administratifs et les cadres de santé hospitaliers.
C’est une véritable fonction de cadre supérieur de santé qui comporte les missions suivantes au sein de la MUSt :
— Gestion administrative et technique (achats, coordination des dépenses…).
— Gestion des ressources humaines.
— Interfaçage avec les tutelles universitaires
— Interfaçage avec l’ARS, la mairie et le Conseil Régional
— Gestion des locaux loués à d’autres professionnels.
Si cette nouvelle fonction se développe initialement au sein des MUSt, il sera possible ensuite de la généraliser aux cabinets de groupes ou maisons de santé non universitaires, et de proposer des solutions mutualisées pour tous les médecins qui le souhaiteront.
Cette délégation de tâches administratives est en effet indispensable afin de permettre aux MG de se concentrer sur leurs tâches réellement médicales : là où un généraliste anglais embauche en moyenne 2,5 équivalents temps plein, le généraliste français en est à une ½ secrétaire ; et encore, ce gain qualitatif représente-t-il parfois un réel sacrifice financier.
Directement ou indirectement, il s’agit donc de nous donner les moyens de travailler correctement sans nous disperser dans des tâches administratives ou de secrétariat.
Une formule innovante : les « chèques-emploi médecin »
Une solution complémentaire à l’AGI pourrait résider dans la création de « chèques-emploi » financés à parts égales par les médecins volontaires et par les caisses.
Il s’agit d’un moyen de paiement simplifié de prestataires de services (AGI, secrétaires, personnel d’entretien) employés par les cabinets de médecins libéraux, équivalent du chèque-emploi pour les familles.
Il libérerait des tâches administratives les médecins isolés qui y passent un temps considérable, sans les contraindre à se transformer en employeur, statut qui repousse beaucoup de jeunes médecins.
Cette solution stimulerait l’emploi dans les déserts médicaux et pourrait donc bénéficier de subventions spécifiques. Le chèque-emploi servirait ainsi directement à une amélioration qualitative des soins et à dégager du temps médical pour mieux servir la population.
Il est beaucoup question de « délégation de tâche » actuellement. Or ce ne sont pas les soins aux patients que les médecins souhaitent déléguer pour améliorer leur disponibilité : ce sont les contraintes administratives !
Former des agents administratifs est bien plus simple et rapide que de former des infirmières, professionnelles de santé qualifiées qui sont tout aussi nécessaires et débordées que les médecins dans les déserts médicaux.
Aspects financiers : un budget très raisonnable
Nous avons vu que la construction de 1000 MUSt coûtera moins cher que 5 ans de médicaments anti-Alzheimer ou qu’une vaccination antigrippale comme celle engagée contre la pandémie de 2009.
Les internes étaient rémunérés par l’hôpital, ils le seront par l’ARS. Les honoraires générés par leur activité de soin devraient compenser les frais que l’hôpital devra engager pour les remplacer par des FFI, permettant une opération neutre sur le plan financier, comme ce sera le cas pour les externes.
La rémunération des chefs de clinique constitue un coût supplémentaire, à la mesure de l’enjeu de cette réforme. Il s’agit d’un simple rattrapage du retard pris dans les nominations de CCUMG chez les MG par rapport aux autres spécialités. De plus, la production d’honoraires par les CCUMG compensera en partie leurs coûts salariaux. La dépense universitaire pour ces 3000 postes est de l’ordre de 100 millions d’euros par an, soit 0,06 % des dépenses de santé françaises. À titre de comparaison, le plan Alzheimer 2008-2012 a été doté d’un budget de 1,6 milliard d’euros. Il nous semble que le retour des médecins dans les campagnes est un objectif sanitaire, qui justifie lui aussi un « Plan » et non des mesures hâtives dépourvues de vision à long terme.
N’oublions pas non plus qu’une médecine de qualité dans un environnement universitaire est réputée moins coûteuse, notamment en prescriptions médicamenteuses. Or, un médecin « coûte » à l’assurance-maladie le double de ses honoraires en médicaments. Si ces CCUMG prescrivent ne serait-ce que 20 % moins que la moyenne des autres prescripteurs, c’est 40 % de leur salaire qui est économisé par l’assurance-maladie.
Les secrétaires médicales seront rémunérées en partie par la masse d’honoraires générée, y compris par les « libéro-universitaires », en partie par la commune ou l’intercommunalité candidate à l’implantation d’une MUSt.
Le reclassement des visiteurs médicaux
Le poste d’Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt constitue le seul budget significatif créé par cette réforme. Nous avons une proposition originale à ce sujet. Il existe actuellement en France plusieurs milliers de visiteurs médicaux assurant la promotion des médicaments auprès des prescripteurs. Nous savons que cette promotion est responsable de surcoûts importants pour l’assurance-maladie. Une solution originale consisterait à interdire cette activité promotionnelle et à utiliser ce vivier de ressources humaines libérées pour créer les AGI.
En effet, le devenir de ces personnels constitue l’un des freins majeurs opposés à la suppression de la visite médicale. Objection recevable ne serait-ce que sur le plan humain. Ces personnels sont déjà répartis sur le territoire, connaissent bien l’exercice médical et les médecins. Une formation supplémentaire de un an leur permettrait d’exercer cette nouvelle fonction plus prestigieuse que leur ancienne activité commerciale.
Dans la mesure où leurs salaires (industriels) étaient forcément inférieurs aux prescriptions induites par leurs passages répétés chez les médecins, il n’est pas absurde de penser que l’économie induite pour l’assurance-maladie et les mutuelles sera supérieure au coût global de ces nouveaux agents administratifs de ville.
Il s’agirait donc d’une solution réaliste, humainement responsable et économiquement neutre pour l’assurance maladie.
Globalement, cette réforme est donc peu coûteuse. Nous pensons qu’elle pourrait même générer une économie globale, tout en apportant plusieurs milliers de soignants immédiatement opérationnels là où le besoin en est le plus criant.
De toute façon, les autres mesures envisagées sont soit plus coûteuses (fonctionnarisation des médecins libéraux) soit irréalisables (implanter durablement des jeunes médecins là où il n’y a plus d’école, de poste, ni de commerces). Ce n’est certainement pas en maltraitant davantage une profession déjà extraordinairement fragilisée qu’il sera possible d’inverser les tendances actuelles.
Calendrier
La réforme doit être mise en place avec « agilité ». Le principe sera testé dans des MUSt expérimentales et modifié en fonction des difficultés rencontrées. L’objectif est une généralisation en 3 ans.
Ce délai permettra aux étudiants de savoir où ils s’engagent lors de leur choix de spécialité. Il permettra également de recruter et former les maîtres de stage libéro-universitaires ; il permettra enfin aux ex-visiteurs médicaux de se former à leurs nouvelles fonctions.
Et quoi d’autre ?
Dans ce document, déjà bien long, nous avons souhaité cibler des propositions simples et originales. Nous n’avons pas voulu l’alourdir en reprenant de nombreuses autres propositions déjà exprimées ailleurs ou qui nous paraissent dorénavant des évidences, par exemple :
• L’indépendance de notre formation initiale et continue vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique ou de tout autre intérêt particulier.
• La nécessité d’assurer une protection sociale satisfaisante des médecins (maternité, accidents du travail…).
• La nécessaire diversification des modes de rémunération.
Si nous ne rejetons pas forcément le principe du paiement à l’acte – qui a ses propres avantages –, il ne nous semble plus pouvoir constituer le seul socle de notre rémunération. Il s’agit donc de :
— Augmenter la part de revenus forfaitaires, actuellement marginale.
— Ouvrir la possibilité de systèmes de rémunération mixtes associant capitation et paiement à l’acte ou salariat et paiement à l’acte.
— Surtout, inventer un cadre flexible, car nous pensons qu’il devrait être possible d’exercer la « médecine de famille » ambulatoire en choisissant son mode de rémunération.
• La fin de la logique mortifère de la rémunération à la performance fondée sur d’hypothétiques critères « objectifs », constat déjà fait par d’autres pays qui ont tenté ces expériences. En revanche, il est possible d’inventer une évaluation qualitative intelligente à condition de faire preuve de courage et d’imagination.
• La nécessité de viser globalement une revalorisation des revenus des généralistes français qui sont aujourd’hui au bas de l’échelle des revenus parmi les médecins français, mais aussi en comparaison des autres médecins généralistes européens.
D’autres pays l’ont compris : lorsque les généralistes sont mieux rémunérés et ont les moyens de travailler convenablement, les dépenses globales de santé baissent !
Riche de notre diversité d’âges, d’origines géographiques ou de mode d’exercice, et partageant pourtant la même vision des fondamentaux de notre métier, notre communauté informelle est prête à prendre part aux débats à venir.
Dotés de nos propres outils de communication (blogs, forums, listes de diffusion et d’échanges, réseaux sociaux), nous ambitionnons de contribuer à la fondation d’une médecine générale 2.0.
Les signataires :
AliceRedSparrow – Borée – Bruit des sabots – Christian Lehmann – Doc Maman – Doc Souristine – Doc Bulle – Docteur Milie – Docteur V – Dominique Dupagne – Dr Couine – Dr Foulard – Dr Sachs Jr – Dr Stéphane – Dzb17 – Euphraise – Farfadoc – Fluorette – Gélule – Genou des Alpages – Granadille – Jaddo – Matthieu Calafiore – Yem
La version téléchargeable du texte >> Médecine générale 2_0
Petite graine
Je n’avais pas de vraies réponses à donner sauf que le pseudo et le nom du blog ont été bien réfléchis : je voulais quelque chose d’un peu poétique à l’oreille et surtout pas un rapport direct à la médecine.
Le blog, il est venu à un moment où je frisais le burn-out entre une activité hospitalière dans un service difficile où l’on s’épuise à soutenir des patients, à organiser tout un réseau autour d’eux qu’ils foutent en l’air comme on donne un coup de pied dans une fourmilière et un rempla fixe du même acabit.
Je finissais mes semaines sur les genoux; je les recommençais dans les larmes avec cette sensation de m’épuiser alors que rien n’avançait, comme si je me lançais sur le tour de France avec un vélo d’appartement.
J’ai eu envie d’avoir un endroit à moi où je pouvais exprimer mes émotions comme on crie sur une montagne. Tout le monde vous entend; personne ne vous voit. Je pensais que je n’aurais pas ou peu de visites. Erreur. Ca m’a longtemps bloquée dans l’écriture.
Aujourd’hui, je reste très surprise par le nombre de visiteurs quotidiens. Et je me dis que ce serait chouette d’en faire un truc bien.
Alors je me pose la question de mettre de la publicité sur le blog. L’argent récolté serait biensûr entièrement reversé à une association. J’imagine un système transparent où la somme collectée s’afficherait automatiquement sur la page d’accueil. L’association pourrait être choisie par sondage des visiteurs. Peut être qu’à un moment, le système serait auto-entrainé et le visiteur viendrait pour checker le montant amassé puis laisser un petit clic (On a le droit de rêver hein !
L’idée me trotte dans la tête depuis un bon mois. Je ne sais pas encore jusqu’à quel niveau la publicité peut être contrôlée et surtout vers quoi l’orienter : les chouettes bouquins de personnes que j’apprécie et qui écrivent des trucs biens, ça serait intelligent
Bref, je ne sais pas trop quoi en penser. Est ce que c’est bancal ? Réalisable ? Utopique ? Vous avez des idées ?
Je suis toute ouïe.
Le sérum de vérité
Toute une équipe se mobilise tout à tour pour le faire parler.
L’externe, l’interne, l’infirmière, l’aide soignante, le chef de clinique et si, par chance, l’hôpital est un CHU, le jeune stagiaire passent dans sa chambre pour lui poser tout un tas de questions.
Souvent, les questions sont les mêmes d’un enquêteur à l’autre. Souvent, le patient est aux toilettes quand l’un d’eux passe le voir. Alors, il y a forcément une personne pour, dans un semblant de respect, faire glisser, un peu, la porte de la salle de bain, constater que le patient est en position délicate, faire mine de s’excuser puis promettre de repasser.
Une fois par semaine, ce beau petit monde se réunit pour colliger toutes les informations recueillies auprès du suspect et tenter de recoller toutes les pièces du puzzle.
Souvent Grandchef décide d’une visite de courtoisie.
Grandchef entre, en général, sans frapper dans la cellule du suspect qui se liquéfie à la vue de la foule qui s’engouffre dans son petit espace. Grandchef impressionne alors les petits stagiaires en découvrant des détails qui avaient, jusqu’alors, échapper à toute l’équipe d’investigateurs.
Devant la haie d’honneur faite à Grandchef, devant la cadre infirmière qui répond discrètement à son DECT dans un coin de la chambre, devant les externes qui tremblent quand Grandchef pose une question, devant un jeune interne qui note scrupuleusement dans un dossier bleu tout ce que dit Grandchef, qui n’aurait pas envie de tout avouer ? (en étant allongé, cul nu dans un lit, devant ce cénacle de blouses blanches de surcroît).
Chez monsieur Skinny, je n’aimais pas rester très longtemps.
« Tu verras, dans sa maison, c’est un peu bizarre. » m’avait précisé le Dr Chouquette.
Alors, je trouvais un dossier de chaise à peu près propre pour suspendre mes sacs, je m’asseyais du bout des fesses sur un coin de fauteuil, je pestais toujours contre ce bol qui débordait d’une substance à demi digérée avec laquelle monsieur Skinny s’alimentait et dans laquelle je trempais allègrement ma manche et mon ordonnancier. Ce truc qui me dégoutait, intérieurement, je le surnommais « la soupe au vomi ».
Chez monsieur Skinny, j’évitais de trop m’attarder. Les murs placardés de haut en bas de femmes minutieusement découpées dans le catalogue de la Redoute me faisaient froid dans le dos. Le poster du dauphin sautillant sous une pleine lune à coté de la bimbo qui se léchait les seins n’étaient guère plus avenants. En regardant bien je distinguais plusieurs couches superposées d’images hétéroclites collectées au fil des ans en guise de papier peint.
Chez monsieur Skinny, je faisais vite fait le renouvellement de son ordonnance. Monsieur Skinny se montrait réticent à faire un bilan sanguin que je finis par lui proposer. Il voulait juste que je lui prescrive ses trois médicaments. Trois médicaments qui ne servaient à rien sauf à maintenir le lien entre lui et moi. Trois médicaments que j’aurais arrêté chez n’importe quel autre patient mais qui permettaient d’apprendre à nous apprivoiser l’un l’autre.
Chez monsieur Skinny, un jour, je ne suis pas allée renouveler ces trois médicaments. C’est une voisine qui m’a prévenue de son hospitalisation. Les docteurs de l’hôpital n’ont pas cherché à joindre ce médecin qui ne faisait sans doute pas grand chose pour lui au vue de son état. Ce médecin qui n’avait pas compris qu’il était en train de se laisser grignoter par un crabe logé dans son œsophage. Ce médecin qui ne s’était pas posé de questions face à la soupe au vomi.
Quand je me rendais chez monsieur Skinny, je n’avais pas de blouse dans laquelle me protéger, pas de milice pour me prémâcher le travail. Juste un stétho dans mon sac, une boule dans mon ventre, un peu de honte et beaucoup d’humilité.
Rouge
Je m’étais préparée à ce que ce soit difficile, épuisant; j’ai vécu la période la plus épanouissante de ma vie.
J’ai appris beaucoup sur nous. La patience d’abord. La remise en question surtout.
Pendant ces mois d’attente, des souvenirs bien enfouis, de la colère et de la rage étouffées étaient remontés en surface. Un mal nécessaire qui m’a permis de grandir et de t’accueillir plus sereinement.
Je dois reprendre le chemin du cabinet et te confier, moi, qui ai encore beaucoup de mal à te voir dans le bras de quelqu’un d’autre, probable séquelle d’une éclosion trop programmée. Je sais que cela sera difficile; ça passera …
Pour toi, j’ai pleins de projets. J’aimerais que tu aies ma sensibilité et son flegme; ma détermination, son optimisme.
Mais, tout cela, je préfère le garder secrètement pour moi. Je préfère te faire découvrir ce qui nous est cher. Avec cela, tu créeras ton propre jeu en tirant les cartes que tu auras choisies.
Cela va être douloureux de nous séparer, de ne plus enfouir mon nez dans les plis de ton cou et m’enivrer de ton odeur de petit biscuit au beurre à toute heure de la journée, de te voir t’endormir contre moi. Mais c’est maintenant que notre vraie vie commence et que tu vas, tout doucement, construire la tienne. Je ne serai pas parfaite, je ferai sûrement des erreurs mais, pour toi, je serai toujours authentique.
Vole mon petit oiseau.
La pirouette de l’acrobate
On nous conditionne à toujours tout remettre bien droit, bien en ordre : un cadre bancal, impossible de se retenir pour ne pas, d’une pichenette, l’aligner, bien parallèle aux murs adjacents. Un fil de vêtement qui dépasse, il y a toujours une personne pour vous courir après armée d’une paire de ciseaux; un cheveu sur l’épaule, un individu bien intentionné pour vous le retirer. On mesure même l’état de l’ordre de la matière avec de belles formules pour savoir si un atome anarchiste n’aurait pas l’idée farfelue d’aller vivre sa propre vie. Mon petit acrobate, c’est cet atome, il n’est pas bien droit, positionné, là où il devrait être. On DOIT le remettre en place. C’est comme ça; c’est dans l’ordre des choses.
Homo Brutalicus s’approche de moi, sans un mot. De toutes façons, un ventre, ça ne parle pas. Il pose ses mains et s’appuie de toutes ses forces sur mon abdomen. La douleur me coupe la respiration. Il me broie les chairs. J’ai l’impression qu’il essaye d’arracher le petit acrobate de sa bulle. Je reprends ma respiration et explose en sanglots. Je ne me reconnais pas dans ces larmes, moi, qui intériorise
Homo Brutalicus s’est évaporé depuis un moment, bouffé de frustrations d’avoir échoué. Je ne l’ai pas vu, ni entendu partir. Il n’a pas réussi la pirouette de l’acrobate. Il n’offrira pas les petits pains au chocolat et les croissants tout chauds à l’équipe demain à 7h30. Je le déteste. Je me hais encore plus d’avoir voulu remettre l’acrobate bien en place. Je l’ai vu, je l’ai senti bien, à l’aise comme il était dans sa petite piscine.
Est ce qu’un jour, dans ma vie professionnelle, j’ai été aussi mauvaise, aussi peu empathique ? Si un jour c’est le cas, j’espère que le patient face à moi osera me cracher sa colère comme j’aurais voulu le faire cette fois là.
La révision
Mais, tout de même, depuis mes premiers remplacements, je note qu’à chaque saison se répètent les mêmes consultations stéréotypées.
En juin, débute la période des certificats médicaux de non contre indication à la pratique de sports à haut risque (yoga, sophrologie, …).
A partir de septembre, c’est le temps de la vaccination contre la grippe. Elle est rapidement suivie par l’époque des nez-qui-coulent ponctuée par les « on sait plus comment s’habiller » saupoudrés d’un historique de la météo depuis les six derniers mois et d’un peu de rédemption : « Il a fait beau trop tôt, on allait le payer, c’est sûr ».
Mais mes périodes préférées restent celles situées avant les congés de Noël et d’été, ce que je nomme la grande période de la révision.
C’est à ce moment précis que se produit un étrange phénomène : je ne suis plus médecin. Je deviens garagiste. Une sorte de mécanicien du corps humain dont il suffirait d’huiler les rouages pour lui assurer un bon fonctionnement.
Les patients me parlent alors de leur corps comme d’une carrosserie.
Florilège.
Il y a les précautionneux qui souhaitent une révision simple :
« Tout va bien mais je viens au cas où, pour être sûr qu’il n’y ait pas de problème »
Les exigeants qui réclament la totale :
« Vous ne vérifiez pas la pression de mes pneus ? »
« Vous venez pour un peu d’eczéma, ce n’est pas la peine de vérifier la pression artérielle aujourd’hui. »
« Vous êtes sûre ? Pas besoin de brancher la valise quand même ? »
« Votre dernier électrocardiogramme date du mois dernier et tout allait bien. »
Les insouciants :
« Vous êtes sûre que ne je ne peux pas rouler avec mon pneu crevé là ? »
« Non, ce n’est pas possible, avec une fracture bi malléolaire, prendre la route, ce n’est pas envisageable. »
« Mais euh, même en mettant une p’tite rustine ? »
Les hyper stressés :
« Réparez moi mon essuie-glace cassé tout de suite ! Je ne peux pas partir comme ça ; je vais être obligé d’annuler mes vacances !»
« Non, mais c’est juste une piqûre de moustique, rien de grave. »
Et les mêmes hyper stressés qui m’appellent moins de 24 heures après la première consultation :
« Oui, je vous ai vu hier pour mon essuie glace, il fonctionne mais il fait « scrrr scrrr » quand il ne pleut pas. »
« Oui c’est normal, ça va mettre encore un peu de temps avant de dégonfler. »
Les prévoyants :
« Je vais prendre un peu d’huile au cas où j’aurais une petite fuite, du polish et du lave glace spécial été s’il vous plait. »
« Je vous prescris donc un peu de Smecta, un peu de vaseline en cas de brûlure et du dacyosérum mais consultez quand même sur place en cas de soucis. »
Il y a ceux qui ne doutent de rien :
Message du secrétariat : « Mme Pouêt demande que vous changiez sa courroie de distribution demain entre 11 et 12h, elle part en voyage en début d’après midi. »
Consigne envoyée au secrétariat : « Dites à Mme Pouêt que je dois la voir pour la prescription de Malarone. Il faut aussi que je vérifie son statut vaccinal avant son départ en Thaïlande. »
Il y a ceux qui ne doutent vraiment de rien :
« C’est pour la vieille caisse là, on ne voudrait pas qu’elle nous claque une durite avant les fêtes. Et puis, elle tousse au démarrage. »
« J’ai vu votre belle-mère la semaine dernière, tout va bien. Aujourd’hui, elle a juste une petit rhino. »
Et non, ma bonne dame, mon bon monsieur, je suis désolée de vous l’apprendre mais je ne pourrai rien faire de miraculeux en cette période cruciale qu’est l’approche de vos vacances de Noël. Vous resterez quelques jours avec une petite fuite de liquide de frein, un moteur qui chauffe un poil trop. Que vous veniez ou pas me réclamer un traitement de cheval, cela finira par se dissiper sans que j’ai à mettre les mains dans votre mécanique … D’ailleurs, comme le soulignait très bien un des mes profs d’anatomie (un peu illuminé, il faut l’avouer) dans un rare moment de lucidité : « En médecine, on traite quand même bien plus souvent les symptômes que leur(s) cause(s) ».
Les mots doux (II)
« Bonjour, je viens pour récupérer une ordonnance, vous êtes la secrétaire ? »
« Non, le médecin ! »
« AAAhhhh aaaH aAAaaah ! » (éclats de rire)
Au bout de dix bonnes minutes de consultation : « Mais ?! Vous n’êtes pas le Dr Chouquette ?! »
« 14/8 ?? Ah bon ? Pourtant vous ne m’impressionnez pas du tout, mais alors pas du tout ! »
Visite en EHPAD (maison de retraites pour les néophytes) :
Moi : « le code pour sortir s’il vous plait ? »
L’infirmière : « 1418 »
Patient (pas si) dément vu en EHPAD (la même EHPAD justement) :
« Ah mais comment vous êtes-vous permise d’exercer ce métier avec vos mains froides !!? »
« Pour l’école, ils demandent qu’elle soit vaccinée contre le BCBG »
« Alors, je me suis ouvert l’arcade et comme je sais qu’il faut pas trop attendre pour suturer, j’ai pris un fil et une aiguille (de couturière) et je me suis recousu ! »
« J’ai eu du mal à avoir un rendez-vous avec le secrétariat ce matin. C’est des remplaçants en ce moment ? Parce qu’ils sont pas très doués hein! »
Bis repetita
Les numéros en bis ou ter c’est la bête noire du médecin remplaçant. Cela signifie que l’on va tourner en rond, que la maison en question est planquée dans un recoin d’impasse ; derrière deux fourrés, et de manière complètement illogique, entre les numéros 22 et 24 et saint GPS, ça, il ne connaît pas et il répète à tue-tête : « Vous êtes arrivé ! Vous êtes arrivé ! ».
Alors on baisse sa vitre, on interpelle un autochtone qui habite visiblement dans le coin depuis, à peu près toujours –d’ailleurs il y promène son chien- mais évidemment, il ne connaît pas. De toute façon, il n’a même pas écouté.
Alors, on interroge sainte Pomme (version 3GS) pour qu’elle nous trouve le numéro de téléphone de l’intéressée. Sainte Pomme ne nous laisse jamais tomber, nous délivre l’information capitale et appelle même l’intéressée :
«Allooooooo ? »
« Oui-bonjour-c’est-le-Dr-Redsparrow- la-remplaçante-du-Dr-Mimosa-oui- je …
« ALLLLlllllllllllooooooooOOOO ? »
« C’EST LA REMPLACANTE DU DR MIMOSA, JE CHERCHEUH VOTRE MAISON !! »
« AAAAaaah, bah, euh … les volets sont blancs ! … et euh la boîte aux lettres est bleue»
Ok, merci pour l’information capitale, ça devrait aider.
Au bout de vingt minutes à tourner en rond, on finit par trouver le fameux numéro 12 bis.
On sonne, on re-sonne parce qu’on a déjà perdu du temps et on aimerait le rattraper ce précieux temps. La sonnette se met à jouer un air irritant pendant quarante cinq secondes. Une marche à trois pieds, plutôt sept pieds si en plus de la canne de la dame on compte les quatre pattes de son chien frétillant, se fait entendre de manière de plus en précise.
Après le cliquetis de déverrouillage d’au moins cinq verrous, la porte s’entrebâille, juste de quoi laisser passer une paire d’yeux démesurément rendus globuleux par une paire de lunettes à double foyer et une truffe de chien au ras du sol.
On se présente en parlant un peu fort, de peur de se voir claquer la porte au nez alors que l’on est sur le point de découvrir le saint Graal :
« C’est le docteur ! »
Le visage qui affichait un air méfiant se détend, le tout, ponctué d’un :
« AAAhhh !! » puis d’un «OOOh !! ».
Le « AAAhhh ! ! » a toujours une signification positive : « c’est le docteur, il va soulager mes maux, je vais pouvoir lui montrer mon petit bobo »
Le «OOOh !! » est beaucoup plus pessimiste et sa signification plus large peut vouloir dire :
- « C’est pas mon docteur habituel »
- « Il est bien jeune ce docteur là »
- « Il va pas savoir me soigner »
- « On m’a pas prévenu »
- « Il va me faire payer »
- « Aïe ! mon dos »
Ou, parfois, tout cela à la fois.
On arrive à entrer, à se frayer un chemin, la sacoche en avant pour éviter que Rocky, le chien long comme trois pommes de 4,2 kg ne viennent ruiner notre pantalon en y collant ses pattes dès le début de la journée.
« Kwaïï Kwaïi »
« Rocky ! Tais toi ! »
On entre dans la pièce principale, la table et les six chaises en bois y trônent au beau milieu. La table est recouverte d’un tas de boîtes de médicaments, pour certains rangés dans une boite tupperware déconfite, de vieilles ordonnances, de courriers et de miettes de pain. La télévision est à fond : « ZERO BLABLA… ZERO TRACAS … ».
On reste quelques secondes hypnotisé par la décoration surannée : les fleurs du papier peint, les fleurs en plastique qui prennent la poussière dans leur vase kitsch, les fleurs de la toile cirée, les assiettes « Souvenirs de Quimper » accrochées au mur, les photos de mariage des enfants, les photos des petits enfants en communiants. En quelques secondes, on parcourt la vie entière de l’intéressée. C’est toujours étrange et fascinant d’entrer dans l’intimité des patients.
Au moment de l’examen clinique, le brassard à tension au bras de l’intéressée, le téléphone, invariablement se met à sonner. Elle part décrocher, nous contraignant à la suivre comme Rocky avec son collier et sa laisse.
« Oui ? Oui ! le Dr est là ! Oui Oui ! »
En même temps, l’horloge à coucou se met à sonner pour nous rappeler, à nouveau, que le temps file :
«15/8»
«Bah c’est normal, je vous ai attendu longtemps, ça m’a énervée !»
Vient ensuite le cérémonial du compte des médicaments. Quand on a de la chance, l’intéressée ne nous retourne pas le tupperware plein de médicaments sur l’ordonnancier mais prend méticuleusement chaque boites une à une, nous dictant le nom de chaque médicament en veillant à bien écorcher chaque appellation et son millésime :
« Piacletsine 300 : un par jour, une boite »
« Lévorythox 75 : un par jour, une boite ah et çuilà, j’ veux pas du générique ! »
« Kadergic 75 : un par jour, une boite » …
Et on recopie, un peu bêtement, comme un enfant au cours préparatoire. On se retient parfois pour ne pas tirer la langue en prenant un air appliqué tant la situation peut être infantilisante.
On demande ensuite poliment la carte vitale et on s’entend répondre : « Je suis à 100% » qui sous-entend : « Je ne paye pas ».
On range ses affaires en prenant congé; on manque d’oublier son tampon encreur.
On nous décroche finalement un sourire sincère : « C’est vous qui allez remplacer le Dr Mimosa maintenant ? »
On nous serre la main chaleureusement, on repart en évitant soigneusement Rocky qui nous a déjà adopté. On se réinstalle au volant de la voiture. L’intéressée et Rocky sont toujours sur le pas de la porte et nous saluent de loin.
Moi aussi, je suis un générique.
Pourquoi vous, les patients, vous semblez toujours réticents en me découvrant ?
Certes, je suis un peu plus jeune mais je fais de mon mieux pour avoir une efficacité comparable.
J’ai un peu moins d’expérience aussi mais ce n’est pas pour cela que mes compétences sont inférieures. D’ailleurs, j’ai subi des tests identiques à celui auquel vous êtes tant attachés voire, dans certains cas, je peux même me vanter d’être un peu plus au point.
Je n’ai pas le même emballage et rien que cet aspect là vous perturbe.
Je n’ai pas le même nom, d’ailleurs vous butez toujours dessus en le lisant à haute voix. Et même, la plupart du temps, vous n’arrivez pas à le retenir.
Pour certains, vous vous offusquez qu’on veuille changer vos habitudes et vous refusez d’emblée que je sois votre substitut. Parfois, vous m’avez à peine testée que vous êtes convaincus de subir déjà des effets indésirables.
Qui suis-je ?
Je suis la remplaçante de votre médecin traitant, une sorte de générique de docteur.
Merci à la patiente qui m’a inspirée ce micro billet en me demandant -adorable lapsus- « Pas de médicament remplaçant s’il vous plaît » !
Les mots doux (I)
« Dites Docteur, je voudrais vous poser une question … J’ai quel âge ?? » « 45 ans » « Ah bon ?! C’est pas 43 ?! »
« Ma mère, elle a eu le cancer, du coup, on lui a fait de la chameau »
« Alors, j’ai vu l’Oréaile … » « Oui, vous avez donc vu l’ORL » … « Alors, l’Oréaile m’a dit … »
Fin de consultation : « Alors, comme ça c’est vous le médecin ? »
« J’ai trop mal à la tête docteur, j’ai mis un peu d’huile d’olive dessus mais ça passe pas »
Message électronique de la secrétaire: « Pour monsieur P.: concernant les chaussettes pour les pneus trop cher et pas bien + limité à 50 km il n’en prend pas »
Bis repetita (une autre patiente): « Rappelez-moi votre âge déjà ? » « Euh trente-huit, euh trenteuh…, euh je vais avoir quarante ? » *coup d’oeil sur le dossier* « Vous allez sur vos 41 ans ! » « Hein ? quoi ? déjà ?! »
« … Ah bon, mais moi je croyais que, quand on était enceinte, c’était mauvais pour le bébé d’arrêter de fumer ! »
« Ah vous êtes remplaçante ?! Bon, dans ce cas, je vais vous poser une question simple ! »
Courrier médical : « Dans ses antécédents, on retrouve une tachycardie de Blue Ray …»
… A suivre …