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Petite graine

Récemment, on m’a demandé pourquoi ton blog ? Pourquoi Anthologia ? Pourquoi Alice Redsparrow ?
Je n’avais pas de vraies réponses à donner sauf que le pseudo et le nom du blog ont été bien réfléchis : je voulais quelque chose d’un peu poétique à l’oreille et surtout pas un rapport direct à la médecine.

Le blog, il est venu à un moment où je frisais le burn-out entre une activité hospitalière dans un service difficile où l’on s’épuise à soutenir des patients, à organiser tout un réseau autour d’eux qu’ils foutent en l’air comme on donne un coup de pied dans une fourmilière et un rempla fixe du même acabit.
Je finissais mes semaines sur les genoux; je les recommençais dans les larmes avec cette sensation de m’épuiser alors que rien n’avançait, comme si je me lançais sur le tour de France avec un vélo d’appartement.

J’ai eu envie d’avoir un endroit à moi où je pouvais exprimer mes émotions comme on crie sur une montagne. Tout le monde vous entend; personne ne vous voit. Je pensais que je n’aurais pas ou peu de visites. Erreur. Ca m’a longtemps bloquée dans l’écriture.

Aujourd’hui, je reste très surprise par le nombre de visiteurs quotidiens. Et je me dis que ce serait chouette d’en faire un truc bien.
Alors je me pose la question de mettre de la publicité sur le blog. L’argent récolté serait biensûr entièrement reversé à une association. J’imagine un système transparent où la somme collectée s’afficherait automatiquement sur la page d’accueil. L’association pourrait être choisie par sondage des visiteurs. Peut être qu’à un moment, le système serait auto-entrainé et le visiteur viendrait pour checker le montant amassé puis laisser un petit clic (On a le droit de rêver hein ! :) )

L’idée me trotte dans la tête depuis un bon mois. Je ne sais pas encore jusqu’à quel niveau la publicité peut être contrôlée et surtout vers quoi l’orienter : les chouettes bouquins de personnes que j’apprécie et qui écrivent des trucs biens, ça serait intelligent :) . Les chaussures de chez Zarendo.com, beaucoup moins.

Bref, je ne sais pas trop quoi en penser. Est ce que c’est bancal ? Réalisable ? Utopique ? Vous avez des idées ?
Je suis toute ouïe.

Le sérum de vérité

A l’hôpital, on dispose d’une technique bien rodée pour faire tout avouer au patient.
Toute une équipe se mobilise tout à tour pour le faire parler.
L’externe, l’interne, l’infirmière, l’aide soignante, le chef de clinique et si, par chance, l’hôpital est un CHU, le jeune stagiaire passent dans sa chambre pour lui poser tout un tas de questions.


Souvent, les questions sont les mêmes d’un enquêteur à l’autre. Souvent, le patient est aux toilettes quand l’un d’eux passe le voir. Alors, il y a forcément une personne pour, dans un semblant de respect, faire glisser, un peu, la porte de la salle de bain, constater que le patient est en position délicate, faire mine de s’excuser puis promettre de repasser.


Une fois par semaine, ce beau petit monde se réunit pour colliger toutes les informations recueillies auprès du suspect et tenter de recoller toutes les pièces du puzzle.
Souvent Grandchef décide d’une visite de courtoisie.
Grandchef entre, en général, sans frapper dans la cellule du suspect qui se liquéfie à la vue de la foule qui s’engouffre dans son petit espace. Grandchef impressionne alors les petits stagiaires en découvrant des détails qui avaient, jusqu’alors, échapper à toute l’équipe d’investigateurs.
Devant la haie d’honneur faite à Grandchef, devant la cadre infirmière qui répond discrètement à son DECT dans un coin de la chambre, devant les externes qui tremblent quand Grandchef pose une question, devant un jeune interne qui note scrupuleusement dans un dossier bleu tout ce que dit Grandchef, qui n’aurait pas envie de tout avouer ? (en étant allongé, cul nu dans un lit, devant ce cénacle de blouses blanches de surcroît).


Chez monsieur Skinny, je n’aimais pas rester très longtemps.
« Tu verras, dans sa maison, c’est un peu bizarre. » m’avait précisé le Dr Chouquette.
Alors, je trouvais un dossier de chaise à peu près propre pour suspendre mes sacs, je m’asseyais du bout des fesses sur un coin de fauteuil, je pestais toujours contre ce bol qui débordait d’une substance à demi digérée avec laquelle monsieur Skinny s’alimentait et dans laquelle je trempais allègrement ma manche et mon ordonnancier. Ce truc qui me dégoutait, intérieurement, je le surnommais « la soupe au vomi ».


Chez monsieur Skinny, j’évitais de trop m’attarder. Les murs placardés de haut en bas de femmes minutieusement découpées dans le catalogue de la Redoute me faisaient froid dans le dos. Le poster du dauphin sautillant sous une pleine lune à coté de la bimbo qui se léchait les seins n’étaient guère plus avenants. En regardant bien je distinguais plusieurs couches superposées d’images hétéroclites collectées au fil des ans en guise de papier peint.


Chez monsieur Skinny, je faisais vite fait le renouvellement de son ordonnance. Monsieur Skinny se montrait réticent à faire un bilan sanguin que je finis par lui proposer. Il voulait juste que je lui prescrive ses trois médicaments. Trois médicaments qui ne servaient à rien sauf à maintenir le lien entre lui et moi. Trois médicaments que j’aurais arrêté chez n’importe quel autre patient mais qui permettaient d’apprendre à nous apprivoiser l’un l’autre.


Chez monsieur Skinny, un jour, je ne suis pas allée renouveler ces trois médicaments. C’est une voisine qui m’a prévenue de son hospitalisation. Les docteurs de l’hôpital n’ont pas cherché à joindre ce médecin qui ne faisait sans doute pas grand chose pour lui au vue de son état. Ce médecin qui n’avait pas compris qu’il était en train de se laisser grignoter par un crabe logé dans son œsophage. Ce médecin qui ne s’était pas posé de questions face à la soupe au vomi.


Quand je me rendais chez monsieur Skinny, je n’avais pas de blouse dans laquelle me protéger, pas de milice pour me prémâcher le travail. Juste un stétho dans mon sac, une boule dans mon ventre, un peu de honte et beaucoup d’humilité.

Rouge

Les jours se sont égrenés les uns après les autres, je n’ai rien vu passer, comme si j’avais quitté le cabinet avant-hier.
Je m’étais préparée à ce que ce soit difficile, épuisant; j’ai vécu la période la plus épanouissante de ma vie.
J’ai appris beaucoup sur nous. La patience d’abord. La remise en question surtout.


Pendant ces mois d’attente, des souvenirs bien enfouis, de la colère et de la rage étouffées étaient remontés en surface. Un mal nécessaire qui m’a permis de grandir et de t’accueillir plus sereinement.


Je dois reprendre le chemin du cabinet et te confier, moi, qui ai encore beaucoup de mal à te voir dans le bras de quelqu’un d’autre, probable séquelle d’une éclosion trop programmée. Je sais que cela sera difficile; ça passera …
Pour toi, j’ai pleins de projets. J’aimerais que tu aies ma sensibilité et son flegme; ma détermination, son optimisme.
Mais, tout cela, je préfère le garder secrètement pour moi. Je préfère te faire découvrir ce qui nous est cher. Avec cela, tu créeras ton propre jeu en tirant les cartes que tu auras choisies.


Cela va être douloureux de nous séparer, de ne plus enfouir mon nez dans les plis de ton cou et m’enivrer de ton odeur de petit biscuit au beurre à toute heure de la journée, de te voir t’endormir contre moi. Mais c’est maintenant que notre vraie vie commence et que tu vas, tout doucement, construire la tienne. Je ne serai pas parfaite, je ferai sûrement des erreurs mais, pour toi, je serai toujours authentique.

Vole mon petit oiseau.

La pirouette de l’acrobate

Il se tient devant moi, Homo Brutalicus, la pupille dilatée du poisson mort, campé sur ses deux jambes, chapeauté de vert. Je lui dis bonjour; il ne répond pas. Il fixe mon ventre. Il n’est venu que pour ça. A quoi bon se soumettre à de futiles politesses ? Aujourd’hui, c’est lui l’expert. PetitChef lui explique en langage codé ce qu’il doit faire en décrivant un arc de cercle avec la sonde d’échographie. Ce langage codé, je le connais et le comprends mais personne ne le soupçonne : c’est la première fois qu’il va effectuer une pirouette d’acrobate.


On nous conditionne à toujours tout remettre bien droit, bien en ordre : un cadre bancal, impossible de se retenir pour ne pas, d’une pichenette, l’aligner, bien parallèle aux murs adjacents. Un fil de vêtement qui dépasse, il y a toujours une personne pour vous courir après armée d’une paire de ciseaux; un cheveu sur l’épaule, un individu bien intentionné pour vous le retirer. On mesure même l’état de l’ordre de la matière avec de belles formules pour savoir si un atome anarchiste n’aurait pas l’idée farfelue d’aller vivre sa propre vie. Mon petit acrobate, c’est cet atome, il n’est pas bien droit, positionné, là où il devrait être. On DOIT le remettre en place. C’est comme ça; c’est dans l’ordre des choses.


Homo Brutalicus s’approche de moi, sans un mot. De toutes façons, un ventre, ça ne parle pas. Il pose ses mains et s’appuie de toutes ses forces sur mon abdomen. La douleur me coupe la respiration. Il me broie les chairs. J’ai l’impression qu’il essaye d’arracher le petit acrobate de sa bulle. Je reprends ma respiration et explose en sanglots. Je ne me reconnais pas dans ces larmes, moi, qui intériorise tout trop. Il continue. Il veut y arriver. C’est PetitChef qui l’arrête devant mes larmes. Je le laisse reprendre pour que tout se termine plus vite mais c’est encore pire. Au milieu de l’aréopage rose-vert-bleu, une voix aimable me conseille de respirer calmement. Ce n’est pas celle d’Homo Brutalicus qui doit être devenu sourd et muet au bout de quelques années d’études. PetitChef l’arrête à nouveau et me propose d’essayer une dernière fois. PetitChef tente d’amadouer l’acrobate mais je ne supporte plus que l’on nous touche.


Homo Brutalicus s’est évaporé depuis un moment, bouffé de frustrations d’avoir échoué. Je ne l’ai pas vu, ni entendu partir. Il n’a pas réussi la pirouette de l’acrobate. Il n’offrira pas les petits pains au chocolat et les croissants tout chauds à l’équipe demain à 7h30. Je le déteste. Je me hais encore plus d’avoir voulu remettre l’acrobate bien en place. Je l’ai vu, je l’ai senti bien, à l’aise comme il était dans sa petite piscine.


Est ce qu’un jour, dans ma vie professionnelle, j’ai été aussi mauvaise, aussi peu empathique ? Si un jour c’est le cas, j’espère que le patient face à moi osera me cracher sa colère comme j’aurais voulu le faire cette fois là.

La révision

J’aime mon métier, en particulier parce que je ne le trouve pas routinier.


Mais, tout de même, depuis mes premiers remplacements, je note qu’à chaque saison se répètent les mêmes consultations stéréotypées.

En juin, débute la période des certificats médicaux de non contre indication à la pratique de sports à haut risque (yoga, sophrologie, …).

A partir de septembre, c’est le temps de la vaccination contre la grippe. Elle est rapidement suivie par l’époque des nez-qui-coulent ponctuée par les « on sait plus comment s’habiller » saupoudrés d’un historique de la météo depuis les six derniers mois et d’un peu de rédemption : « Il a fait beau trop tôt, on allait le payer, c’est sûr ».


Mais mes périodes préférées restent celles situées avant les congés de Noël et d’été, ce que je nomme la grande période de la révision.

C’est à ce moment précis que se produit un étrange phénomène : je ne suis plus médecin. Je deviens garagiste. Une sorte de mécanicien du corps humain dont il suffirait d’huiler les rouages pour lui assurer un bon fonctionnement.


Les patients me parlent alors de leur corps comme d’une carrosserie.

Florilège.


Il y a les précautionneux qui souhaitent une révision simple :
« Tout va bien mais je viens au cas où, pour être sûr qu’il n’y ait pas de problème »


Les exigeants qui réclament la totale :
« Vous ne vérifiez pas la pression de mes pneus ? »

« Vous venez pour un peu d’eczéma, ce n’est pas la peine de vérifier la pression artérielle aujourd’hui. »

«  Vous êtes sûre ? Pas besoin de brancher la valise quand même ? »

« Votre dernier électrocardiogramme date du mois dernier et tout allait bien. »


Les insouciants :

« Vous êtes sûre que ne je ne peux pas rouler avec mon pneu crevé là ? »

« Non, ce n’est pas possible, avec une fracture bi malléolaire, prendre la route, ce n’est pas envisageable. »

« Mais euh, même en mettant une p’tite rustine ? »


Les hyper stressés :

« Réparez moi mon essuie-glace cassé tout de suite ! Je ne peux pas partir comme ça ; je vais être obligé d’annuler mes vacances !»

« Non, mais c’est juste une piqûre de moustique, rien de grave. »


Et les mêmes hyper stressés qui m’appellent moins de 24 heures après la première consultation :

« Oui, je vous ai vu hier pour mon essuie glace, il fonctionne mais il fait « scrrr scrrr » quand il ne pleut pas. »

« Oui c’est normal, ça va mettre encore un peu de temps avant de dégonfler. »


Les prévoyants :

« Je vais prendre un peu d’huile au cas où j’aurais une petite fuite, du polish et du lave glace spécial été s’il vous plait. »

« Je vous prescris donc un peu de Smecta, un peu de vaseline en cas de brûlure et du dacyosérum mais consultez quand même sur place en cas de soucis. »


Il y a ceux qui ne doutent de rien :

Message du secrétariat : « Mme Pouêt demande que vous changiez sa courroie de distribution demain entre 11 et 12h, elle part en voyage en début d’après midi. »


Consigne envoyée au secrétariat : « Dites à Mme Pouêt que je dois la voir pour la prescription de Malarone. Il faut aussi que je vérifie son statut vaccinal avant son départ en Thaïlande. »


Il y a ceux qui ne doutent vraiment de rien :

« C’est pour la vieille caisse là, on ne voudrait pas qu’elle nous claque une durite avant les fêtes. Et puis, elle tousse au démarrage. »

« J’ai vu votre belle-mère la semaine dernière, tout va bien. Aujourd’hui, elle a juste une petit rhino. »


Et non, ma bonne dame, mon bon monsieur, je suis désolée de vous l’apprendre mais je ne pourrai rien faire de miraculeux en cette période cruciale qu’est l’approche de vos vacances de Noël. Vous resterez quelques jours avec une petite fuite de liquide de frein, un moteur qui chauffe un poil trop. Que vous veniez ou pas me réclamer un traitement de cheval, cela finira par se dissiper sans que j’ai à mettre les mains dans votre mécanique … D’ailleurs, comme le soulignait très bien un des mes profs d’anatomie (un peu illuminé, il faut l’avouer) dans un rare moment de lucidité : « En médecine, on traite quand même bien plus souvent les symptômes que leur(s) cause(s) ».

Les mots doux (II)

Les bourdes et lapsus des patients en consultation et autres petites histoires cocasses glanés au cours de mes remplacements – épisode 2 – Stay tuned !


« Bonjour, je viens pour récupérer une ordonnance, vous êtes la secrétaire ? »
« Non, le médecin ! »
« AAAhhhh aaaH aAAaaah ! » (éclats de rire)


Au bout de dix bonnes minutes de consultation : « Mais ?! Vous n’êtes pas le Dr Chouquette ?! »


« 14/8 ?? Ah bon ? Pourtant vous ne m’impressionnez pas du tout, mais alors pas du tout ! »


Visite en EHPAD (maison de retraites pour les néophytes) :
Moi : « le code pour sortir s’il vous plait ? »
L’infirmière : « 1418 »


Patient (pas si) dément vu en EHPAD (la même EHPAD justement) :
« Ah mais comment vous êtes-vous permise d’exercer ce métier avec vos mains froides !!? »


« Pour l’école, ils demandent qu’elle soit vaccinée contre le BCBG »


« Alors, je me suis ouvert l’arcade et comme je sais qu’il faut pas trop attendre pour suturer, j’ai pris un fil et une aiguille (de couturière) et je me suis recousu ! »


« J’ai eu du mal à avoir un rendez-vous avec le secrétariat ce matin. C’est des remplaçants en ce moment ? Parce qu’ils sont pas très doués hein! »


Et pour terminer, une jolie perle de visite en maternité datant de l’époque de l’internat (éloignez les enfants de l’écran) :
La patiente : « Mais… au fait, le bébé, par où il va sortir ? »
La sage femme stoïque : « Et bien, par là où il est entré madame »
La patiente : « AHHHH ! Mais ça veut dire que je vais le ch**r alors ?!! »


Oui, celle ci est vraiment horrible et je ne suis pas sûre de l’assumer bien longtemps sur le blog d’ailleurs.

Bis repetita

12 bis rue des pinsons.
Les numéros en bis ou ter c’est la bête noire du médecin remplaçant. Cela signifie que l’on va tourner en rond, que la maison en question est planquée dans un recoin d’impasse ; derrière deux fourrés, et de manière complètement illogique, entre les numéros 22 et 24 et saint GPS, ça, il ne connaît pas et il répète à tue-tête : « Vous êtes arrivé ! Vous êtes arrivé ! ».
Alors on baisse sa vitre, on interpelle un autochtone qui habite visiblement dans le coin depuis, à peu près toujours –d’ailleurs il y promène son chien- mais évidemment, il ne connaît pas. De toute façon, il n’a même pas écouté.
Alors, on interroge sainte Pomme (version 3GS) pour qu’elle nous trouve le numéro de téléphone de l’intéressée. Sainte Pomme ne nous laisse jamais tomber, nous délivre l’information capitale et appelle même l’intéressée :

«Allooooooo ? »
« Oui-bonjour-c’est-le-Dr-Redsparrow- la-remplaçante-du-Dr-Mimosa-oui- je …
« ALLLLlllllllllllooooooooOOOO ? »
« C’EST LA REMPLACANTE DU DR MIMOSA, JE CHERCHEUH VOTRE MAISON !! »
« AAAAaaah, bah, euh … les volets sont blancs ! … et euh la boîte aux lettres est bleue»

Ok, merci pour l’information capitale, ça devrait aider.

Au bout de vingt minutes à tourner en rond, on finit par trouver le fameux numéro 12 bis.
On sonne, on re-sonne parce qu’on a déjà perdu du temps et on aimerait le rattraper ce précieux temps. La sonnette se met à jouer un air irritant pendant quarante cinq secondes. Une marche à trois pieds, plutôt sept pieds si en plus de la canne de la dame on compte les quatre pattes de son chien frétillant, se fait entendre de manière de plus en précise.
Après le cliquetis de déverrouillage d’au moins cinq verrous, la porte s’entrebâille, juste de quoi laisser passer une paire d’yeux démesurément rendus globuleux par une paire de lunettes à double foyer et une truffe de chien au ras du sol.
On se présente en parlant un peu fort, de peur de se voir claquer la porte au nez alors que l’on est sur le point de découvrir le saint Graal :
« C’est le docteur ! »
Le visage qui affichait un air méfiant se détend, le tout, ponctué d’un :
« AAAhhh !! » puis d’un «OOOh !! ».

Le « AAAhhh ! ! » a toujours une signification positive : « c’est le docteur, il va soulager mes maux, je vais pouvoir lui montrer mon petit bobo »
Le «OOOh !! » est beaucoup plus pessimiste et sa signification plus large peut vouloir dire :
- « C’est pas mon docteur habituel »
- « Il est bien jeune ce docteur là »
- « Il va pas savoir me soigner »
- « On m’a pas prévenu »
- « Il va me faire payer »
- « Aïe ! mon dos »
Ou, parfois, tout cela à la fois.

On arrive à entrer, à se frayer un chemin, la sacoche en avant pour éviter que Rocky, le chien long comme trois pommes de 4,2 kg ne viennent ruiner notre pantalon en y collant ses pattes dès le début de la journée.
« Kwaïï Kwaïi »
« Rocky ! Tais toi ! »

On entre dans la pièce principale, la table et les six chaises en bois y trônent au beau milieu. La table est recouverte d’un tas de boîtes de médicaments, pour certains rangés dans une boite tupperware déconfite, de vieilles ordonnances, de courriers et de miettes de pain. La télévision est à fond : « ZERO BLABLA… ZERO TRACAS … ».
On reste quelques secondes hypnotisé par la décoration surannée : les fleurs du papier peint, les fleurs en plastique qui prennent la poussière dans leur vase kitsch, les fleurs de la toile cirée, les assiettes « Souvenirs de Quimper » accrochées au mur, les photos de mariage des enfants, les photos des petits enfants en communiants. En quelques secondes, on parcourt la vie entière de l’intéressée. C’est toujours étrange et fascinant d’entrer dans l’intimité des patients.
Au moment de l’examen clinique, le brassard à tension au bras de l’intéressée, le téléphone, invariablement se met à sonner. Elle part décrocher, nous contraignant à la suivre comme Rocky avec son collier et sa laisse.
« Oui ? Oui ! le Dr est là ! Oui Oui ! »
En même temps, l’horloge à coucou se met à sonner pour nous rappeler, à nouveau, que le temps file :
«15/8»
«Bah c’est normal, je vous ai attendu longtemps, ça m’a énervée !»

Vient ensuite le cérémonial du compte des médicaments. Quand on a de la chance, l’intéressée ne nous retourne pas le tupperware plein de médicaments sur l’ordonnancier mais prend méticuleusement chaque boites une à une, nous dictant le nom de chaque médicament en veillant à bien écorcher chaque appellation et son millésime :

« Piacletsine 300 : un par jour, une boite »
« Lévorythox 75 : un par jour, une boite ah et çuilà, j’ veux pas du générique ! »
« Kadergic 75 : un par jour, une boite » …

Et on recopie, un peu bêtement, comme un enfant au cours préparatoire. On se retient parfois pour ne pas tirer la langue en prenant un air appliqué tant la situation peut être infantilisante.

On demande ensuite poliment la carte vitale et on s’entend répondre : « Je suis à 100% » qui sous-entend : « Je ne paye pas ».

On range ses affaires en prenant congé; on manque d’oublier son tampon encreur.
On nous décroche finalement un sourire sincère : « C’est vous qui allez remplacer le Dr Mimosa maintenant ? »
On nous serre la main chaleureusement, on repart en évitant soigneusement Rocky qui nous a déjà adopté. On se réinstalle au volant de la voiture. L’intéressée et Rocky sont toujours sur le pas de la porte et nous saluent de loin.

Moi aussi, je suis un générique.

Pourquoi vous, les patients, vous semblez toujours réticents en me découvrant ?

Certes, je suis un peu plus jeune mais je fais de mon mieux pour avoir une efficacité comparable.

J’ai un peu moins d’expérience aussi mais ce n’est pas pour cela que mes compétences sont inférieures. D’ailleurs, j’ai subi des tests identiques à celui auquel vous êtes tant attachés voire, dans certains cas, je peux même me vanter d’être un peu plus au point.

Je n’ai pas le même emballage et rien que cet aspect là vous perturbe.

Je n’ai pas le même nom, d’ailleurs vous butez toujours dessus en le lisant à haute voix. Et même, la plupart du temps, vous n’arrivez pas à le retenir.

Pour certains, vous vous offusquez qu’on veuille changer vos habitudes et vous refusez d’emblée que je sois votre substitut. Parfois, vous m’avez à peine testée que vous êtes convaincus de subir déjà des effets indésirables.

Qui suis-je ?

Je suis la remplaçante de votre médecin traitant, une sorte de générique de docteur.

Merci à la patiente qui m’a inspirée ce micro billet en me demandant -adorable lapsus- « Pas de médicament remplaçant s’il vous plaît » !

Les mots doux (I)

Je publie souvent sur mon compte Twitter les palabres sympathiques des patients, secrétaires ou autres professionnels de santé rencontrés dans le cadre de mon travail. En voici une petite collection non exhaustive :

« Dites Docteur, je voudrais vous poser une question … J’ai quel âge ?? » « 45 ans » « Ah bon ?! C’est pas 43 ?! »

« Ma mère, elle a eu le cancer, du coup, on lui a fait de la chameau »

« Alors, j’ai vu l’Oréaile … » « Oui, vous avez donc vu l’ORL » … « Alors, l’Oréaile m’a dit … »

Fin de consultation : « Alors, comme ça c’est vous le médecin ? »

« J’ai trop mal à la tête docteur, j’ai mis un peu d’huile d’olive dessus mais ça passe pas »

Message électronique de la secrétaire: « Pour monsieur P.: concernant les chaussettes pour les pneus trop cher et pas bien + limité à 50 km il n’en prend pas »

Bis repetita (une autre patiente): « Rappelez-moi votre âge déjà ? » « Euh trente-huit, euh trenteuh…, euh je vais avoir quarante ? » *coup d’oeil sur le dossier*  « Vous allez sur vos 41 ans ! » « Hein ? quoi ? déjà ?! »

« … Ah bon, mais moi je croyais que, quand on était enceinte, c’était mauvais pour le bébé d’arrêter de fumer ! »

« Ah vous êtes remplaçante ?! Bon, dans ce cas, je vais vous poser une question simple ! »

Courrier médical : « Dans ses antécédents, on retrouve une tachycardie de Blue Ray …»

… A suivre …

Pas de fumée sans feu …

Depuis plusieurs mois, je suis madame M., ou plutôt, ai-je le sentiment que c’est madame M. qui me poursuit.

Madame M., que par soucis de confidentialité nous appellerons Tatie Danielle, a 84 ans. Elle vit à 800 mètres du cabinet. Elle est veuve. J’ai longtemps cru qu’elle vivait avec son fils (que par soucis de confidentialité nous prénommerons Tanguy) mais en fait, celui-ci passe régulièrement la voir ; en tout cas, il est souvent présent lors de mes visites.

Tatie Danielle a les antécédents les plus communs pour une patiente de son âge : hypertension artérielle et un peu d’arthrose qui rend ses déplacements difficiles. D’ailleurs, elle ne se mobilise jamais sans son rolator qui, vu le volume qu’il occupe, n’est, à mon avis, pas adapté à l’étroitesse de sa maison.

Tatie Danielle finit par m’adopter assez vite. Bien qu’elle ne jurait plus que par l’ancienne remplaçante, elle finit par m’appeler régulièrement, trop régulièrement.

L’une de mes dernières semaine-type au service de Tatie Danielle s’est donc déroulée ainsi :

Lundi matin 8H00

Message des secrétaires :

Demande de visite pour Mme M : Ventre pas souple, appel de l’infirmière. Visite URGENTE ce jour.

J’ai vite appris à décrypter les messages des secrétaires. Comme lorsqu’elles me laissent ce genre de message : « Demande de visite pour Mme C. : Elle ne va pas bien du tout ; elle n’arrive plus à respirer ». Au début, j’étais à deux doigts de lâcher le cabinet, faire le 15 et me rendre sur place puis j’ai vite compris que ce genre de messages signifiait  … « rhinopharyngite » …

Je me rends donc au domicile de la patiente.

-« Qu’est ce qui vous arrive Tat… euh… madame M. ? »

-« Ben euh … » Elle hésite, me regarde puis se mets la tête dans ses mains : « ça ne va pas du tout !! »

A ce stade là, je sens que je peux enlever ma veste et prendre mes aises ; je ne suis pas sortie. D’ailleurs Tatie Danielle le note en relevant la tête :

-« C’est pas vous qui venez d’habitude ? »

-« Si, c’est bien moi ! »

-« Ah non, l’autre, elle est toujours pressée ! »

A noter dans le dossier médical : Pas-de-trouble-cognitif.

Je finis par comprendre un peu ce qui se passe : Tatie Danielle est constipée et pour les gens de son âge (pour les plus jeunes aussi), c’est intolérable…

[Lors de mon internat, durant mon stage aux urgences, je me souviens d’une patiente, 45 ans, amenée par ses filles pour douleur thoracique. Un magnifique sus-décalage nous a tous mis sur le pied de guerre. Branle bas de combat, chef, internes et externes monopolisent tous les téléphones disponibles pour la transférer illico. Mais la patiente s’en fiche, oui, royalement. Elle ne veut pas rester à l’hôpital. Et ses filles s’en mêlent car pour elles, il y a bien plus grave. L’une d’entre elles vient nous harceler au niveau du poste soignant :

-« Ma mère a des coliques, il lui faut le bassin ! »

Cinq minutes plus tard, horrifiée de notre manque d’humanité, elle se remanifeste :

-« Non mais il faut vraiment qu’on lui donne le bassin là ; en plus elle est constipée ! »

Alors mourir d’un infractus, bof, mais ne pas faire caca, mon dieu, quelle horreur !]

Pour en revenir à Tatie Danielle, elle me rapporte que ça a commencé le samedi précédent ; elle a mangé des pruneaux et des haricots verts mais ça a empiré les choses. L’infirmière est passée le matin même, lui a palpé le ventre alors qu’elle était attablée et a trouvé qu’il était moins souple (sic).

Je lui propose de s’allonger sur son lit afin de vérifier par moi-même. Elle empoigne son rolator et là, je constate l’incapacité des gens en général à ne pas savoir faire deux choses simultanément : elle ponctue chacun de ses pas par un « Je suis fatiguée » lâche tout, se retourne, me regarde pour que je compatisse, refait un pas, me lance : « J’ai 84 ans », s’arrête, me regarde lui sourire bêtement, repart, s’arrête :  « Je fais de la tension » , …

Un quart d’heure plus tard, j’examine un ventre parfaitement souple :

-« Je vais pas aller à l’hôpital ? »

Comprendre : « ça serait peut être bien que j’aille à l’hôpital ».

Je lui fais une ordonnance avec tout ce qui plait au constipé par essence à savoir un bon lavement. J’en mets deux flacons, soyons fou !

-« Mais l’infirmière a dit que mon ventre n’était pas souple »

Là, je craque un peu : « Oui mais elle est infirmière, pas médecin ». Je regrette immédiatement, tout d’abord, je le sais, c’est mal de remettre en question les compétences des autres professionnels mais aussi parce que je vois un sourire narquois s’afficher au coin de ses lèvres et je sais qu’elle s’empressera de tout répéter à l’infirmière lors de son prochain passage.

Je saisis ma sacoche, prends (enfin) congé …

-« Et mon ZOLPIDEM ?! »

Vendredi 13H30

Appel des secrétaires : « Madame M. demande une visite pour aujourd’hui. Je lui ai dit que les visites étaient le matin mais elle VEUT que vous passiez quand même ».

« Ok, je passerai à la fin des consultations », ce qui ne me ravie guère, enfin, …

15H

Appel des secrétaires : « Madame M. souhaite vous parler ; je vous la passe »

-« Bah, j’ai appelé tout à l’heure et vous n’êtes toujours pas là ! Ca va pas mieux !»

-« Oui, j’ai dit que je passerai à la fin des consultations, vers 20H »

-« Ah non, pas après 18H, je suis fatiguée moi ! »

Fin des consultations, je me rends au domicile :

-« En fait, ça va mieux … »

Je me demande donc pourquoi je suis venue …

-« Mais depuis, j’ai un autre problème : quand je suis allongée, je tousse … » …  « … j’ai toussé toute la nuit … » … « … c’est que quand je suis allongée … » … « … j’ai 84 ans… »

Je lui re-prescris son traitement anti-reflux qu’elle ne prenait plus.

-« Mais ça, je peux le prendre avec mon traitement pour la tension ? »

-« Vous, vous le preniez déjà auparavant. »

A cours d’arguments, elle me libère.

Samedi 7H45

Appel des secrétaires : « Madame M. souhaite vous parler, je vous transfère la ligne »

-« Ca ne va pas mieux »

Je «  grmmbll » en mon for intérieur : qu’est ce qui se passe ENCORE !? Elle m’use vraiment, j’ai même l’impression qu’elle le fait exprès. Elle s’ennuie ou bien …

- « Il n’est pas là votre fils en ce moment ? »

-« Non, il est en déplacement et je suis toute seule et j’ai 84 ans … »

Finalement, la solitude est peut être bien le plus intolérable de ces maux, je l’écoute et lui fais comprendre que ma visite n’est pas absolument indispensable aujourd’hui. Je pense qu’elle a compris que j’ai compris quelle était vraiment sa souffrance et que ça ne nécessitait pas systématiquement de pomper 32€ à la sécu.

Lundi matin 8H00

Message des secrétaires : Demande de visite pour madame M. : « Elle va mieux mais veut que vous passiez pour en être sûre

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